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    J'ai toujours senti mon cœur se serrer à la vue d'un enfant jouant tout seul dans la cour. Je crois que je tiens ça de mon père. Je l'ai toujours senti démesurément sensible aux cris et aux pleurs des enfants, chaque fois que cela ne lui semblait pas être le résultat d'un caprice.

     

    Un jour, je l'ai vu intervenir en pleine rue pour tenir tête à un père qui venait de donner un coup de pied dans le ventre de son fils. Mon père s'est approché et l'a vivement sermonné, attirant l'attention de nombreux passants et mettant mal à l'aise le père indigne. Il a même fini par le traiter de « connard », sans que cette insulte sortie de sa bouche, qui m'aurait tant choqué en d'autres occasions, ne me parût ni grossière ni violente. Elle était protectrice, salutaire, saine même.

    Cet accès de colère était proportionnel à l'amour qu'il me donnait.

     

    Depuis, je ne peux observer la solitude d'un enfant sans éprouver une profonde tristesse.

    Un enfant qui meurt de faim peut reposer sa douleur sur la fatalité ou la malchance, il peut constater qu'il n'est pas le seul dans son cas, il peut faire du sentiment d'injustice un allié. Mais j'ai bien peur que l'enfant seul n'ait pour subsister que la tentation de s'accuser de son mal. C'est à ce prix-là qu'il parvient à accepter sa situation, sa culpabilité devient sa défense et son manque d'estime de soi son alibi.

     

    Maintenant que je suis adulte, cette tristesse s'accompagne d'un sentiment de peur. La peur qu'en grandissant, il n'attire même plus la pitié. La peur de ce que sa souffrance va devenir et de ce qu'elle va engendrer. La peur de ce qu'il va utiliser pour combler sa faille. La peur de ne plus pouvoir le protéger. Mais surtout, surtout, la peur de l'avoir déjà détesté sans le savoir et d'ignorer que cet adulte que je hais ou qui m'indiffère est peut-être cet enfant seul que j'aurais aimé.

     


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  • Ce soir, mon fils cadet s’est endormi tout de suite. J’ai embrassé mon fils aîné avant de partir et je lui ai dit : « Je t'aime », puis « Je suis content d'avoir un fils comme toi ». Il m’a répondu : « Moi aussi j’ai de la chance d’avoir un papa comme toi ».

    Cela m'a profondément ému mais sans pour autant me remplir de joie.

    Il y a quelque chose d’un peu triste dans l’amour que nos enfants nous donnent : ces marques d’amour, par leur sincérité et leur fulgurance, nous font irrémédiablement penser à leur fin. Leur force est telle qu’elle nous fait redouter leur disparition. Leur naïveté nous rappelle l’absence de point de comparaison qui les fonde et, partant, leur extrême fugacité. Tout cet amour que je lui donne, c’est pour que plus tard, il n’en ait plus jamais besoin, pour que ce soient ses amis, sa femme ou ses propres enfants qui en bénéficient.

     

     


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    L’hiver, chaque fois, c’est la même ritournelle,
    Il neige sur mon front des flocons de bonheur
    Mais ils ne fondent pas, ils s’accrochent à mon cœur,
    Et je comprends alors que c’est bientôt noël.
     
    Une boîte à chaussures trouvée au grenier
    Contenant un cadenas et des photos jaunies,
    Une bille d’agate et un carnet usé
    A laquelle on consacre son après-midi,
     
    Echauffe moins les sens, renferme moins de rêves
    Que ce mot de noël, étincelle fatale,
    Qui ranime l’enfance et annonce une trêve
    Faite de lumières de trésors et d’étoiles.
     
    Mais le barbu fantôme hélas encor sommeille,
    Noël s’évanouit comme un rêve au réveil
    Et disparaît avec toutes ses illusions,
    comme un bonhomme de neige en fin de saison,
     
    Seul et abandonné, et fondu aux trois-quarts,
    La carotte érodée par le travail du temps,
    inspirant la pitié mais surtout le cafard,
    Laid comme la neige salie par les passants.

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    Depuis plusieurs semaines, je surprends régulièrement des conversations entre mes deux fils à propos de Noël. Dans ces moments-là, il se mettent à chuchoter et rêvent la plupart du temps de DS. Ils ont un plan pour parvenir à leurs fins : en parler à leur papi car « Papa ne voudra jamais ». Le grand compte aussi sur ses économies car il a déjà réuni plus de « soixante centimes » mais il explique aussitôt que ce n'est pas nécessaire, soucieux de préserver les rêves de Père Noël de son petit frère.

    J'aime les entendre élaborer entre eux des projets et voir leur regard s'illuminer mais je ne peux m'empêcher de penser que la possession est souvent beaucoup moins créatrice de rêves que l'espoir de celle-ci.

    Sauront-ils, une fois adultes, garder cette innocence et cet émerveillement ou seront-ils saturés de biens, d'images et de désillusions? Je l'ignore mais ce que je sais, c'est qu'en ces instants, j'ai envie de leur ressembler.

     

     


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  • Aujourd'hui est un jour un peu spécial. Je vais chercher mon fils cadet à la crèche pour la dernière fois. L'année prochaine, il entre en petite section. Sur le trajet, je m'imagine sa réaction quand je vais lui dire que c'est les vacances.

    Je suis accueilli par une habituée des lieux, Houraya. Elle a toujours le sourire et m'explique que tout s'est bien passé puis elle me tend un énorme paquet dans lequel il y a tous les dessins de mon fils, depuis le jour où il est arrivé à la crèche jusqu'à aujourd'hui.

    Je prends d'abord le paquet pour ce qu'il est : de simples dessins, sans grand intérêt, du gribouillage, même, pour beaucoup d'entre eux. Puis, je sens peu à peu que tout ce qu'il symbolise est un peu lourd à porter.

    Je le pose un instant, m'assois et en extrais quelques feuilles au hasard et tout à coup j'y vois clair. Ce que je prenais tout à l'heure pour des ronds mal formés ou des traits sans signification, c'est en réalité un an et demi de sa vie, la moitié de la sienne. C'est surtout la fin d'une première étape et l'annonce de toutes les fins à venir. Je salue les dames de la crèche, je les remercie, la gorge un peu serrée, pour leur travail et pour tous les bons moments qu'elles ont fait passer à mon fils puis je sors. Dans la voiture, je l'observe avec émotion dans le rétroviseur et je l'écoute avec une fierté mêlée de chagrin me dire qu'il a hâte d'aller à l'école.

    Je sens que le trajet va être un peu long avant que je puisse libérer mes larmes à l'abri de ses regards.


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