• Vendredi après-midi : ma femme vient d’accoucher il y a quelques heures et mon beau-père nous rend visite, accompagné de mon fils cadet, orphelin pour une fois de son grand-frère parti en classe de neige. Cela fait des années qu’il attend d’avoir un petit frère ou une petite sœur et il n’a pu retenir des rires d’émotion lorsque nous lui avons annoncé la nouvelle au téléphone.

    Il contemple avec une sorte de curiosité mêlée d’émerveillement cet être qu’il a eu tant de fois l’occasion d’imaginer qu’il commençait à douter qu’il pût être réel. Elle est encore un peu jeune pour lui rendre ses regards et arrive à peine à ouvrir les yeux. Mais sa présence suffit à son bonheur. Pour l’instant en tout cas, car après quelques minutes où elle semble s’impatienter, je commence à lui chanter quelques comptines.

    Mon fils cadet écoute religieusement. Elles sont bien trop récentes pour qu'il les ait totalement oubliées et bien trop lointaines pour qu'il s'en souvienne encore par cœur. Je le sens à la fois ému et pensif. Et son désir soudain d'aller se blottir contre sa mère étendue dans son lit le confirme.

    Sa petite enfance ressemble de plus en plus à un cimetière dans lequel on creuse chaque jour de nouveaux tombeaux. Lui qui hier encore était le plus petit de la famille ne s'est jamais senti aussi grand. Et il commence à comprendre malgré lui que grandir, c'est nécessairement mourir à quelque chose. Sans tristesse, mais avec une gravité que je ne lui connaissais pas.

     


    votre commentaire
  • Le pitch tient en une phrase : une femme de trente-cinq ans, divorcée et dans une situation financière plus que critique, tente de se relancer grâce à l’invention d’un balai-serpillère. Le film, inspiré de la vie de Joy Mangano, parvient pourtant à nous captiver assez vite, bien aidé par l’interprétation de Jennifer Lawrence, convaincante en mère endettée prête à tout pour offrir une vie meilleure à ses enfants. Ou par celle de Robert de Niro, souvent drôle en père un peu dépassé par les évènements. Les dialogues collent parfaitement avec l’ambiance totalement atypique qui règne dans cette maison où cohabitent aussi difficilement que joyeusement le père et sa nouvelle petite amie, l’ex-mari et nouveau conseiller de Joy, la grand-mère vieillissante, la demi-sœur ou le plombier devenu le nouvel ami de la mère. On s’attacherait presque à cette famille de fous chaleureux.

     

    Tant que le mythe du rêve américain ne déborde pas le cadre du récit, il a quelque chose de séduisant, rendu crédible par les obstacles qui l’entravent, des arnaques des associés à l’intransigeance du directeur de la chaîne de télé-achat, bien campé par Bradley Cooper. Mais dès qu’il est érigé en dogme, en curseur de la réussite voire en jauge d’évaluation d’une vie, il fait perdre au film tout son charme et son intérêt. Le quart d’heure final, à force d’insister uniquement sur cet aspect, oscille entre l’irritant et le pathétique, comme lorsque l’héroïne devenue femme d’affaires influente, accueille tour à tour dans son bureau un inventeur dans le besoin à qui elle offre avec déférence une chance de réussir, puis Bradley Cooper, devenu son « ennemi en affaires » mais également son subalterne, comme le film le montre avec peu de finesse.

     

    L’histoire aurait pu s’arrêter au moment où l’héroïne se mue en véritable femme d’affaires et récupère son dû-et par là même ses chances de réussir enfin- en mettant son associé véreux face à ses responsabilités. Le film y aurait beaucoup gagné, à commencer par notre sympathie. Il récolte au contraire notre agacement. Et sa volonté de souligner ce qu’il faut penser, par le biais notamment de la voix off de la grand-mère décédée, finirait par nous faire oublier jusqu’à l’agréable impression initiale. Mais il y a pire. Loin de se contenter de son statut de simple biographie plaisante, le film cherche à la fin à s’élever tout seul au rang de grande œuvre. Il en résulte un léger sentiment de malaise renforcé par la décalage entre les émotions que l’on cherche à créer de toutes pièces chez le spectateur et l’impatience qui gagne ce dernier. Dès lors, la fin n’est plus seulement ratée, elle en devient totalement ridicule.


    votre commentaire
  • A la fin du repas, mon fils cadet commence, en lançant à ma femme un regard complice, à raconter comment était la vie avant que mon fils aîné arrive. Ma femme fait semblant de se souvenir, confirme ses dires, répond par l’affirmative à ses questions tandis que son grand frère le laisse faire et écoute même, un brin amusé, ses affabulations.

     

    Une fois qu’il a terminé, mon fils aîné raconte à son tour, sur un ton plus sérieux, ses souvenirs d’enfance. Comment était la vie avant d’avoir un petit frère. Puis ce qu’elle est devenue après. Il commence par des choses gaies puis évoque tout à coup l’impression étrange de ne plus être aimé de la même façon. De sentir qu’on n’avait plus de temps pour jouer avec lui.

     

    Ma femme parvient, par quelques questions simples et pertinentes, à lui faire mettre des mots sur ce qu’il a ressenti : « j’étais plus le petit et du coup j’avais l’impression que vous aviez oublié qui j’étais. C’est ça que j’aime pas dans grandir, je deviens trop lourd, trop grand et vous pouvez plus me porter. C’est nul d’être grand. »

     

    D’autant plus nul, en effet, que ça ne préserve même pas les parents de la naïveté de penser que, parce qu’on ne manifeste aucun signe de jalousie, tout va bien. Ni même du sentiment, à 10 comme à 40 ou 70 ans, d’être toujours et avant tout le « petit » de ses parents.


    votre commentaire
  • 31 août. Après avoir passé 10 jours à Budapest, il est temps de rentrer. Nous quittons le Danube, pas celui des ponts, des illuminations et des touristes, le Danube sauvage, qui longe des chemins de sable et des bois, le Danube de l’île de Csepel, le Danube du 21ème arrondissement de Budapest, celui des pauvres. Le séjour a été en tout point agréable et suffisamment long pour que nous soyons contents de rentrer.

     

     

    Pourtant, dans la voiture, au moment de partir, lorsque je regarde mes enfants se retourner une dernière fois pour dire au revoir à leur grand-mère et à leur tante, je me sens tout à coup inexplicablement vulnérable. Mes enfants ne sont pas tristes, je les entends même rire et le moment est beau.

     

     

    Mais il ressemble trop aux adieux de mon enfance, lorsque nous laissions ma grand-mère seule et que ma sœur pleurait dans la voiture, pour me laisser insensible. Le moment est beau mais je sais trop bien que le temps l’aura bientôt transformé en une carte postale que l’on rangera derrière celles des années précédentes, en attendant les prochains souvenirs.

     

    Ma grand-mère va bientôt avoir quatre-vingt onze ans. Et elle ne se souvient plus de rien. 


    votre commentaire
  •  

    Il est 20 heures 30. Je monte pour vérifier que les préparatifs de coucher avancent bien et me dirige vers la salle de bains. Mon fils aîné se brosse les dents.

     

    Quand il me voit, il ouvre sa bouche pour me montrer son aphte. Puis, il me demande d’ouvrir la mienne : « qu’est-ce que t’as là ? »

     

    Quand je lui dis que j’ai des caries, je le sens inquiet, j’essaye de le rassurer tandis que je l’accompagne jusqu’à son lit : « je me brossais pas toujours les dents quand j’étais petit et ça m’arrivait de manger des bonbons. Et puis, quand on vieillit, les dents se gâtent un peu mais t’inquiète pas, ça fait pas mal. »

     

    Tout à coup, son visage se contracte et se mue en une affreuse grimace : « Papa, pourquoi t’as des cheveux un peu gris ? » Il se met ensuite à pleurer et je sens à ses sanglots et à son regard qu’il envisage la fin.

     

    On est parfois sans solution quand on imagine sa propre mort mais quand elle est envisagée par ses enfants, le désespoir prend étrangement la forme de l’absolu.

     

    C'est aussi ça être parent : être capable de soutenir l'horreur de sa propre mort dans l’œil de ses enfants.

     


    votre commentaire