• 31 août. Après avoir passé 10 jours à Budapest, il est temps de rentrer. Nous quittons le Danube, pas celui des ponts, des illuminations et des touristes, le Danube sauvage, qui longe des chemins de sable et des bois, le Danube de l’île de Csepel, le Danube du 21ème arrondissement de Budapest, celui des pauvres. Le séjour a été en tout point agréable et suffisamment long pour que nous soyons contents de rentrer.

     

     

    Pourtant, dans la voiture, au moment de partir, lorsque je regarde mes enfants se retourner une dernière fois pour dire au revoir à leur grand-mère et à leur tante, je me sens tout à coup inexplicablement vulnérable. Mes enfants ne sont pas tristes, je les entends même rire et le moment est beau.

     

     

    Mais il ressemble trop aux adieux de mon enfance, lorsque nous laissions ma grand-mère seule et que ma sœur pleurait dans la voiture, pour me laisser insensible. Le moment est beau mais je sais trop bien que le temps l’aura bientôt transformé en une carte postale que l’on rangera derrière celles des années précédentes, en attendant les prochains souvenirs.

     

    Ma grand-mère va bientôt avoir quatre-vingt onze ans. Et elle ne se souvient plus de rien. 


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    Il est 20 heures 30. Je monte pour vérifier que les préparatifs de coucher avancent bien et me dirige vers la salle de bains. Mon fils aîné se brosse les dents.

     

    Quand il me voit, il ouvre sa bouche pour me montrer son aphte. Puis, il me demande d’ouvrir la mienne : « qu’est-ce que t’as là ? »

     

    Quand je lui dis que j’ai des caries, je le sens inquiet, j’essaye de le rassurer tandis que je l’accompagne jusqu’à son lit : « je me brossais pas toujours les dents quand j’étais petit et ça m’arrivait de manger des bonbons. Et puis, quand on vieillit, les dents se gâtent un peu mais t’inquiète pas, ça fait pas mal. »

     

    Tout à coup, son visage se contracte et se mue en une affreuse grimace : « Papa, pourquoi t’as des cheveux un peu gris ? » Il se met ensuite à pleurer et je sens à ses sanglots et à son regard qu’il envisage la fin.

     

    On est parfois sans solution quand on imagine sa propre mort mais quand elle est envisagée par ses enfants, le désespoir prend étrangement la forme de l’absolu.

     

    C'est aussi ça être parent : être capable de soutenir l'horreur de sa propre mort dans l’œil de ses enfants.

     


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    J'ai toujours senti mon cœur se serrer à la vue d'un enfant jouant tout seul dans la cour. Je crois que je tiens ça de mon père. Je l'ai toujours senti démesurément sensible aux cris et aux pleurs des enfants, chaque fois que cela ne lui semblait pas être le résultat d'un caprice.

     

    Un jour, je l'ai vu intervenir en pleine rue pour tenir tête à un père qui venait de donner un coup de pied dans le ventre de son fils. Mon père s'est approché et l'a vivement sermonné, attirant l'attention de nombreux passants et mettant mal à l'aise le père indigne. Il a même fini par le traiter de « connard », sans que cette insulte sortie de sa bouche, qui m'aurait tant choqué en d'autres occasions, ne me parût ni grossière ni violente. Elle était protectrice, salutaire, saine même.

    Cet accès de colère était proportionnel à l'amour qu'il me donnait.

     

    Depuis, je ne peux observer la solitude d'un enfant sans éprouver une profonde tristesse.

    Un enfant qui meurt de faim peut reposer sa douleur sur la fatalité ou la malchance, il peut constater qu'il n'est pas le seul dans son cas, il peut faire du sentiment d'injustice un allié. Mais j'ai bien peur que l'enfant seul n'ait pour subsister que la tentation de s'accuser de son mal. C'est à ce prix-là qu'il parvient à accepter sa situation, sa culpabilité devient sa défense et son manque d'estime de soi son alibi.

     

    Maintenant que je suis adulte, cette tristesse s'accompagne d'un sentiment de peur. La peur qu'en grandissant, il n'attire même plus la pitié. La peur de ce que sa souffrance va devenir et de ce qu'elle va engendrer. La peur de ce qu'il va utiliser pour combler sa faille. La peur de ne plus pouvoir le protéger. Mais surtout, surtout, la peur de l'avoir déjà détesté sans le savoir et d'ignorer que cet adulte que je hais ou qui m'indiffère est peut-être cet enfant seul que j'aurais aimé.

     


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  • Ce soir, mon fils cadet s’est endormi tout de suite. J’ai embrassé mon fils aîné avant de partir et je lui ai dit : « Je t'aime », puis « Je suis content d'avoir un fils comme toi ». Il m’a répondu : « Moi aussi j’ai de la chance d’avoir un papa comme toi ».

    Cela m'a profondément ému mais sans pour autant me remplir de joie.

    Il y a quelque chose d’un peu triste dans l’amour que nos enfants nous donnent : ces marques d’amour, par leur sincérité et leur fulgurance, nous font irrémédiablement penser à leur fin. Leur force est telle qu’elle nous fait redouter leur disparition. Leur naïveté nous rappelle l’absence de point de comparaison qui les fonde et, partant, leur extrême fugacité. Tout cet amour que je lui donne, c’est pour que plus tard, il n’en ait plus jamais besoin, pour que ce soient ses amis, sa femme ou ses propres enfants qui en bénéficient.

     

     


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    L’hiver, chaque fois, c’est la même ritournelle,
    Il neige sur mon front des flocons de bonheur
    Mais ils ne fondent pas, ils s’accrochent à mon cœur,
    Et je comprends alors que c’est bientôt noël.
     
    Une boîte à chaussures trouvée au grenier
    Contenant un cadenas et des photos jaunies,
    Une bille d’agate et un carnet usé
    A laquelle on consacre son après-midi,
     
    Echauffe moins les sens, renferme moins de rêves
    Que ce mot de noël, étincelle fatale,
    Qui ranime l’enfance et annonce une trêve
    Faite de lumières de trésors et d’étoiles.
     
    Mais le barbu fantôme hélas encor sommeille,
    Noël s’évanouit comme un rêve au réveil
    Et disparaît avec toutes ses illusions,
    comme un bonhomme de neige en fin de saison,
     
    Seul et abandonné, et fondu aux trois-quarts,
    La carotte érodée par le travail du temps,
    inspirant la pitié mais surtout le cafard,
    Laid comme la neige salie par les passants.

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