• La façon dont j'aime ma fille est parfois empreinte, comme c'était le cas pour mes deux garçons, d'une certaine tristesse. Mais elle n'est pas de même nature et n'a pas les mêmes causes. Elle ne tient plus à la fugacité de cette exclusivité que j'ai fini par apprivoiser mais à la quasi-certitude qu'aucun homme ne pourra jamais l'aimer comme je l'aime, d'une façon aussi désintéressée.

     

    Qu'on puisse l'aimer aussi passionnément, c'est sans doute possible bien que difficilement concevable. Mais qui pourra jamais respirer le parfum de ses cheveux sans le désir de la posséder ? Qui saura l'écouter avec autant d'avidité ? Quel œil pourra contempler sa beauté avec un émerveillement constamment renouvelé ?

     

    J'ai parfois l'impression, en l'aimant ainsi, de lui construire une désillusion, de confronter sa future adolescence à une « promesse de l'aube » non tenue. Et je crains que l'amour qu'elle diffuse partout autour d'elle soit parfois plus vivant dans ses peluches inanimées que dans le monde qui nous entoure.

     

     


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  • On ne s'était rien promis, on ne s'était pas dit rendez-vous dans dix ans. Ceux qui étaient là avaient simplement envie de rester fidèles à ce qu'ils ont été, de ne pas se renier, de ne pas briser le fragile fil qui les relie à leur vie d'avant. Des résistants à la résignation, celle qui nous fait croire que rien n'a de sens, que notre présence ne changera rien, que tout se vaut. Nous n'avons pas refait le monde, nous ne sommes plus si naïfs, mais nous avons refait notre monde, en lui redonnant, l'espace d'une soirée, des couleurs plus vives, en le remplissant du bruit de nos retrouvailles, en nous racontant parfois ce que nous savions déjà, juste pour le plaisir de la complicité.

     

    J'ai savouré chaque instant, j'ai scruté, mi-ému, mi-étonné, ces ex-adolescents désormais si mûrs, ces anciens inconnus sur qui la Providence m'a demandé de veiller avec un soin particulier, ces enfants que j'aurai eus avec le destin. Dehors, l'équivalent d'un mois de pluie qui s'abattait dans les rues de Paris semblait vouloir cacher aux non initiés ce qui se jouait à l'intérieur : une vingtaine d'anciens élèves et leur professeur communiant dans la volonté de faire revivre le passé et de lui donner une place dans le présent.

     

    J'ai fait tout mon possible pour suspendre le temps mais s'il s'est parfois laissé faire, c'était pour mieux me faire payer l'addition en retombant sur le sol. Qu'importe, il a vite mis fin à ce moment mais il ne pourra rien contre notre envie de le ressusciter.

     

     


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  • Hier soir, vers 23 heures, mon fils aîné est descendu en larmes. Il venait de rêver que sa petite sœur était morte et que pour en garder le souvenir, il écoutait en pleurant « Endors-toi petit ange », une comptine qu'il écoutait lui-même lorsqu'il était plus jeune. J'ai repensé à cet amour fébrile de grand-frère, à ces cauchemars horribles que j'ai pu faire au sujet de mon petit-frère, de quatre ans mon cadet, notamment celui où les voisins sonnaient à notre porte l'air abattu pour nous présenter sa dépouille recouverte d'un lange.

     

    J'ai repensé aux angoisses que je pouvais ressentir avant de m'endormir en me remémorant la noyade à laquelle il avait échappé. J'ai repensé aux paroles de cette chanson de Michel Berger qui, pour reprendre les mots de Hugo, "me parlent de moi" à chaque fois que je l'écoute : « Pour me comprendre, il faudrait savoir le décor, De mon enfance, le souffle de mon frère qui dort ». J'ai tenté d'expliquer à mon fils à quel point c'était beau d'aimer sa sœur comme ça. La chance que c'est d'avoir suffisamment d'écart avec elle pour profiter pleinement des différentes phases de son enfance. Je lui ai raconté la joie que c'était également pour moi de revenir du collège et de me souvenir sur le pas de la porte que ma petite sœur de 12 ans de moins que moi m'attendait à la maison.

     

    Mais je ne lui ai rien dit de la douleur que c'est de voir grandir et vieillir chaque jour ceux qu'on aime avec la certitude de la séparation. Et je ne lui ai pas lu non plus les mots de Pagnol que j'ai découverts à son âge dans Le Château de ma mère : « Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d'inoubliables chagrins ». Il n'est pas nécessaire de le dire aux enfants ».

     

     

    .Il aura tout le temps de s'en apercevoir.


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  • Chère Fanny, cela fait plus de 7 mois que je me tais alors ce soir je m'autorise quelques mots. Juste pour te dire merci. Pour la chaleur de ta conversation. Pour ta détermination et ta curiosité contagieuse malgré ou à cause de ce désespoir qui te tenaillait et qu'on sentait sourdre au milieu même de tes éclats de rire. Pour cette beauté et cette intelligence que tu portais non fièrement comme une parure mais négligemment comme un simple bagage sans valeur. Car rien ne t'intéressait plus que d'en connaître davantage. Sur les autres. Sur le mystère de la vie. Merci de m'avoir fait découvrir Dakar. De m'avoir fait connaître Fan. Grâce à toi j'aurai su ce que c'est que d'avoir une cousine. C'était bien mais très court.

     

    J'aimerais te dire combien les moments passés ensemble me manquent mais ce ne serait pas tout à fait vrai. La triste vérité, c'est que des soirées comme celles que nous avons passées au Sénégal, nous n'en avons plus jamais vécu ensemble. Le camion qui t'a fauchée avant tes 38 ans aura au moins eu le mérite de me rappeler combien les projets sont à bannir et à remplacer de toute urgence par l'action. Et de me renvoyer en pleine gueule tout ce temps où je n'ai pas cherché spécialement à te voir et qui me ramène à ma médiocre humanité.

     

    Voir ton père, lui qui nous a si souvent fait rire, méconnaissable de chagrin, et tes deux frères s'accrochant à leur mère comme à une bouée mal amarrée dont on ne sait pas très bien où elle va s'échouer, n'a pas été facile. Mais on t'a rendu hommage du mieux qu'on a pu. En essayant d'illuminer une dernière fois notre univers de ta présence, ne serait-ce que quelques secondes, comme cette comète que tu auras été pour nous, mais dont le souvenir de la traînée de poussière nous éblouit encore.

     

     


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  • Mon fils cadet est parti une semaine en classe de neige ce matin. Ce n'est pas la première fois qu'il part seul puisqu'il a fait une colo cet été. Je le sens plus excité qu'inquiet lorsque je l'accompagne devant l'école, et lorsqu'il retrouve deux de ses meilleurs amis devant le car, c'est clairement l'impatience du voyage qui l'emporte. Je me sens plutôt serein jusqu'à ce que je croise certains regards de parents.

     

    Des regards que je connais parfaitement et qui me rappellent le déchirement que l'on ressent parfois lorsqu'on laisse ses enfants vivre sans nous pour la première fois. Lorsque, pour ainsi dire, on les lâche au monde, en sachant tout ce que cela implique de risques, de potentielles humiliations, de désillusions, d'expérimentations du mal en tout genre, de rencontres et de beaux souvenirs également, mais aussi et surtout d'apprentissage de l'autonomie.

     

    Le dilemme de parents ne se pose plus depuis longtemps mais il est là, sourd et lancinant, quelque part entre mon cœur et mon cerveau. L'abandonner à la liberté ou le protéger en l'enfermant. L'aimer jusqu'à le laisser se détacher peu à peu de moi ou l'étouffer de mon affection sirupeuse et importune.

     

    Il me fait signe lorsque le bus démarre puis m'embrasse de la main, et je suis content de le voir heureux. Mais je ne suis pas dupe : je sais très bien qu'un peu de son enfance s'en va avec lui dans ce bus et je sais aussi qu'il reviendra, bien sûr, dans une semaine, mais ce ne sera déjà plus tout à fait le même.

     

     

     


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