• Au cours d'un récent séjour dans un hôtel, près de Saumur, j'ai croisé à plusieurs reprises, au milieu des familles en vacances et des couples venus visiter les châteaux de la Loire, une dame très âgée, le dos courbé, qui à chacun de ses pas poussait difficilement un déambulateur qui faisait presque sa taille. Elle était accompagnée de sa fille qui la suivait fidèlement partout où elle allait. Je n'ai pas su dire tout de suite ce qui m'avait frappé d'emblée chez ces deux femmes et ce n'est qu'en les observant lors des rencontres suivantes que cela m'est apparu comme une évidence.

     

    La vieille dame non seulement ne semblait pas « flouée par les années perdues » mais elle s'accommodait parfaitement de cette lenteur et de cette position que le temps lui avait conférées. Elle se paraît chaque jour de vêtements bariolés pour compenser l'éclat perdu de ses cheveux et de baskets rouges et brillantes pour bien signifier à tout le monde qu'elle ne serait pas la dernière à faire la fête. Sa fille l'accompagnait d'un visage serein, sans tristesse, avec une patience et même un plaisir qui nous auraient presque fait douter de la situation.

     

    Si, comme le dit le poète, « le temps gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi », s'il est « assassin et emporte avec lui le rire des enfants », il est savoureux de voir certains vieillards lui rire au nez. Cette femme, pliée par le temps mais pas brisée par le désespoir, et qui pourrait faire passer le travail de Sysiphe pour un agréable passe-temps, était bien décidée à profiter de la vie jusqu'au bout et à défier le « dieu sinistre » du grand Charles.

     

    Cet obstacle au bonheur qu'elle repoussait sans cesse de ses mains, toujours plus loin, m'a fait voir d'un autre œil toutes ces charges qu'on continue de traîner derrière soi, parfois avec complaisance, et dont nous refusons obstinément de nous délester jusqu'à la tombe.

     

     


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    C'est le geste ou l'intention qui compte, dit-on souvent pour redonner de la valeur à un cadeau qui semble en manquer. J'aurais pu me le dire ce week-end lorsque mon fils cadet m'a récité un poème un peu niais trouvé sur Internet ou lorsque ma fille de trois ans m'a fait l'offrande de son cahier de dessins rempli de ratures et gribouillis vaguement colorés.

     

    Pourtant, ça n'aurait pas été tout à fait exact. Ce qui a le plus compté pour moi, c'est leur empressement à m'offrir leur cadeau, au point que ma fille n'a tenu que jusqu'à samedi, mais surtout la joie qu'ils avaient à la simple idée de me faire plaisir. Il n'y a qu'un enfant pour donner avec une telle absence de calcul, sans rien qui vienne parasiter cet instant, ni l'orgueilleuse peur de décevoir, ni la fierté d'avoir visé juste.

     

    Le don dans toute sa splendeur, avec comme seules certitudes la joie et l'amour. C'est majestueux, c'est ineffable. Il y avait dans leurs yeux brillants et dans leur sourire inflexible un peu de la beauté du monde. Une folle promesse d'incorruptibilité.

     

     

    J'ai souvent pensé qu'il n'y avait pas pire malheur que l'injustice. Aujourd'hui, je me rends compte à quel point l'amour immérité a du bon.

     

     


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  • Des noms si étrangers aux Parisiens que nous sommes et si familiers à ce coin de l'Isère affranchi des touristes. Ce seront désormais tes compagnons, eux et les légions de souvenirs qu'ils transportent et dont les plaques reflètent quelques bribes éclairées par le soleil étincelant de cet après-midi étouffant. Les Terres froides n'ont jamais aussi bien porté leur nom qu'en ce jour de canicule où elles ont accueilli ta dépouille.

     

    45 ans que tu brûlais de le rejoindre. Ce n'était plus très sérieux, à ton âge, d'être encore amoureuse d'un jeune homme de 53 ans. Et pourtant on t'aurait bien gardée égoïstement quelques années de plus.

     

    Alors on a déterré des souvenirs pour mieux accepter ta mise en bière. On a tenté d'alléger nos fardeaux avec ces évocations de jeunesse. Pour oublier ce poids nouveau que ta disparition fait peser sur mes parents. Pour oublier que notre destin commun est d'enterrer nos morts en attendant notre tour.

     

    Les mots qu'on a prononcés étaient beaux. On a essayé de les faire monter aussi haut que possible, sans savoir s'ils t'atteindraient. Et les masques n'ont pas suffi à cacher notre émotion.

     

    Nous avons toujours quitté ces lieux avec un serrement de cœur. Mais cette fois, impossible de l'imputer à la fin des vacances.

     

     


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  • J'ai beaucoup moqué la remise en question qu'aurait provoquée chez chaque citoyen le confinement mais je dois reconnaître, et je le dis sans aucune ironie, que cette période m'a permis de me rendre compte de façon plus précise de toutes les choses que j'avais ratées. Mon syndrome du père parfait m'a fait constater à quel point mes enfants passaient trop de temps devant les écrans, ne lisaient pas assez, avaient du mal à se parler calmement à la moindre contrariété. ne nous aidaient pas suffisamment dans les tâches ménagères et se montraient parfois ingrats.

     

    J'ai repensé aussi à tous ces moments père-fils que j'avais fantasmés : longues balades à vélo, découvertes de paysages féériques, parties de foot mémorables, et combien ils étaient, dans la vraie vie, rares. Après la naissance de ma fille, je m'étais aussi imaginé m'arrêter de travailler quelques mois pour profiter une dernière fois du plaisir simple d'assister à l'émerveillement de la petite enfance. Et il me faut bien admettre qu'il aura fallu une épidémie mondiale pour réaliser ce rêve, à moitié d'ailleurs, car je ne me suis pas arrêté de travailler.

     

    Mais ce confinement m'aura aussi appris que ce n'était pas si grave de rater, que ce n'était pas la peine de se mettre autant de pression quand il s'avérait qu'au fond le simple fait de vivre tous ensemble dans la même maison tous les jours, dormir sous le même toit et partager tous nos repas en famille pouvait se révéler aussi beau.

     

     

    Apprendre à me contenter de ce que j'ai me paraît après ce confinement un défi bien plus ambitieux que la réalisation de tous mes rêves réunis. Et ce n'est déjà pas si mal.

     

     


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  • Il n'y a pas grand chose de plus rassurant et de plus agréable pour un enfant que de s'endormir un peu plus tard que d'habitude dans son lit après une soirée de fête et d'entendre encore au loin les rires familiers des convives, un chant improvisé, le cliquetis des fourchettes sur les assiettes ou le bruit des verres qui s'entrechoquent.

     

    Pas grand chose, non. Mais quelque chose peut-être, quand même. Lorsque chaque année autour de Noël, mes grands-parents paternels venaient passer plusieurs semaines à la maison, ils occupaient la chambre attenante à la mienne. Chaque soir, tandis que je cherchais à chasser les souvenirs du jour et faire baisser l'excitation de cette période féérique pour trouver le sommeil, je les entendais discuter longuement à voix basse.

     

    Je n'entendais rien précisément mais ne cherchais nullement à entendre davantage. Leurs échanges étaient une sorte de chuchotement à voix haute en langue étrangère, de celles qu'on invente entre enfants. Mais ce qui se détachait très clairement, ce qui ne souffrait d'aucune erreur d'articulation, c'était leur étonnante complicité, leur inaltérable intimité.

     

    Combien de temps parlaient-ils ainsi, ces vieux qui semblaient se raconter des secrets de jeunes amoureux ? Quelle était la durée exacte de cette berceuse pour enfants déjà grands ? Difficile à dire tant la notion du temps varie en fonction de l'âge et tant il est vrai que je me suis endormi souvent avant qu'ils aient terminé. Comme elles devaient être douces, leurs nuits, après ce moment apaisant de reconnaissance réciproque de son double. Au moins autant que les miennes.

     

    Lorsque mon grand-père est mort, à 88 ans, ma grand-mère n'eut plus très envie de demeurer sur cette terre, elle ne s'en est jamais cachée. Le goût de vivre s'était envolé avec lui, le sel avait perdu sa saveur.

     

     

    Elle ne lui a d'ailleurs pas survécu bien longtemps. Leurs chuchotements, eux, sont éternels.


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