• Parfois, lorsque, dans un éclair de lucidité, je me souviens que je n'emporterai pas au paradis la liste des choses qu'il me reste à faire et que celle-ci n'a pas nécessairement à empiéter sur la qualité du temps que je passe avec mes enfants, il m'arrive le soir de m'allonger cinq minutes entre mes deux fils avant qu'ils s'endorment. Je sais qu'ils aiment ce moment au moins autant que moi. Mais moins réticents au bonheur que les adultes, ils ne rechigneraient pas à en faire un rituel quotidien.

     

    On se dit bonne nuit, on éteint la lumière et je ferme les yeux. Pas pour dormir mais pour saisir enfin le présent après lequel j'ai couru toute la journée, toute la vie. Enfin j'ai conscience de la valeur d'un moment, même si j'ai encore besoin d'en anticiper la fugacité pour l'apprécier complètement. Leur souffle, c'est ma respiration, leur quiétude ma raison d'être père. Il y a tout dans ce moment : le plaisir de l'instant mais aussi le sentiment du devoir accompli. Malgré tout ce que je rate, tout ce dont je m'accuse, je leur aurai offert au moins ça.

     

     

    On dit parfois que les siestes de cinq minutes sont les plus réparatrices. C'est parce qu'on ne teste pas assez souvent leur équivalent en rêverie.


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    Après une bonne demi-heure passée à téter, ma fille manifeste quelques signes avant-coureurs du sommeil. Je la prends alors dans mes bras et je la promène dans l'espoir de l'endormir. Mais loin de fermer les yeux, elle se met à me fixer durant de longues secondes, plusieurs minutes même.

     

    Je suis hypnotisé. C'est troublant de se sentir aimé de façon aussi inconditionnelle. Aucune once de reproche passé dans ce regard, nulle trace non plus de soupçon concernant l'avenir. Seule la reconnaissance du présent. Mais pas ce présent fugace auquel les adultes ne prêtent plus attention. Non, plutôt celui qui inonde tout, celui là seul capable de reléguer les urgences au second plan et de nous recentrer sur l'essentiel.

     

    Alors je m'absorbe à mon tour dans sa contemplation Et grâce à elle, je rachète un peu de ce temps perdu uniquement à faire. J'arrache un morceau d'éternité à la vie pour être. Un père, tout simplement. Et je me sens capable du meilleur. L'espace d'un instant.

     


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  • Deux jours seulement à la maternité et nous rentrons déjà à la maison. Le plaisir est immense d’être chez soi avec la nouvelle venue et ma femme. Et il est décuplé par la joie qu’ont les enfants d’avoir enfin leur petite sœur à la maison. Le repas est animé, les enfants rient et se précipitent sur leur sœur pour lui remettre sa tétine en place dès qu’elle commence à geindre. Elle est très tranquille pendant toute la durée du repas, laissant par compassion ou par calcul sa mère manger à sa faim.

     

    Plus tard, après deux longues tétées, ma femme m’appelle pour que je prenne le relais afin qu’elle puisse se reposer. Je la prends sur mon épaule, descends les marches de l’escalier et arpente les pièces de la maison, ivre de cette sensation oubliée mais jamais vraiment disparue de sentir le prolongement de sa chair respirer tout contre soi. Mais cette fois, c’est encore un peu différent : j’ai à la fois le plaisir brut de sa présence et celui un peu plus diffus mais pas moins intense des souvenirs des deux autres.

     

    Le poids de l’amour que j’ai pour mes enfants n’est pas toujours facile à porter. J’ai souvent l’impression qu’il est trop vaste pour moi et que n’avoir d’autre choix que le faire tenir dans l’espace limité que constitue mon corps me fait souffrir. Je ne veux pas non plus les embarrasser de ce trop plein tant il est vrai qu’ils ont davantage besoin d’être aimés mieux que d’être aimés plus. Alors, pour soulager ma douleur, je noircis quelques pages de ce blog, dans l’espoir qu’ils puisent un jour dans cet amour contenu la force d’affronter les malheurs de la vie.


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  • Vendredi après-midi : ma femme vient d’accoucher il y a quelques heures et mon beau-père nous rend visite, accompagné de mon fils cadet, orphelin pour une fois de son grand-frère parti en classe de neige. Cela fait des années qu’il attend d’avoir un petit frère ou une petite sœur et il n’a pu retenir des rires d’émotion lorsque nous lui avons annoncé la nouvelle au téléphone.

    Il contemple avec une sorte de curiosité mêlée d’émerveillement cet être qu’il a eu tant de fois l’occasion d’imaginer qu’il commençait à douter qu’il pût être réel. Elle est encore un peu jeune pour lui rendre ses regards et arrive à peine à ouvrir les yeux. Mais sa présence suffit à son bonheur. Pour l’instant en tout cas, car après quelques minutes où elle semble s’impatienter, je commence à lui chanter quelques comptines.

    Mon fils cadet écoute religieusement. Elles sont bien trop récentes pour qu'il les ait totalement oubliées et bien trop lointaines pour qu'il s'en souvienne encore par cœur. Je le sens à la fois ému et pensif. Et son désir soudain d'aller se blottir contre sa mère étendue dans son lit le confirme.

    Sa petite enfance ressemble de plus en plus à un cimetière dans lequel on creuse chaque jour de nouveaux tombeaux. Lui qui hier encore était le plus petit de la famille ne s'est jamais senti aussi grand. Et il commence à comprendre malgré lui que grandir, c'est nécessairement mourir à quelque chose. Sans tristesse, mais avec une gravité que je ne lui connaissais pas.

     


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  • Le pitch tient en une phrase : une femme de trente-cinq ans, divorcée et dans une situation financière plus que critique, tente de se relancer grâce à l’invention d’un balai-serpillère. Le film, inspiré de la vie de Joy Mangano, parvient pourtant à nous captiver assez vite, bien aidé par l’interprétation de Jennifer Lawrence, convaincante en mère endettée prête à tout pour offrir une vie meilleure à ses enfants. Ou par celle de Robert de Niro, souvent drôle en père un peu dépassé par les évènements. Les dialogues collent parfaitement avec l’ambiance totalement atypique qui règne dans cette maison où cohabitent aussi difficilement que joyeusement le père et sa nouvelle petite amie, l’ex-mari et nouveau conseiller de Joy, la grand-mère vieillissante, la demi-sœur ou le plombier devenu le nouvel ami de la mère. On s’attacherait presque à cette famille de fous chaleureux.

     

    Tant que le mythe du rêve américain ne déborde pas le cadre du récit, il a quelque chose de séduisant, rendu crédible par les obstacles qui l’entravent, des arnaques des associés à l’intransigeance du directeur de la chaîne de télé-achat, bien campé par Bradley Cooper. Mais dès qu’il est érigé en dogme, en curseur de la réussite voire en jauge d’évaluation d’une vie, il fait perdre au film tout son charme et son intérêt. Le quart d’heure final, à force d’insister uniquement sur cet aspect, oscille entre l’irritant et le pathétique, comme lorsque l’héroïne devenue femme d’affaires influente, accueille tour à tour dans son bureau un inventeur dans le besoin à qui elle offre avec déférence une chance de réussir, puis Bradley Cooper, devenu son « ennemi en affaires » mais également son subalterne, comme le film le montre avec peu de finesse.

     

    L’histoire aurait pu s’arrêter au moment où l’héroïne se mue en véritable femme d’affaires et récupère son dû-et par là même ses chances de réussir enfin- en mettant son associé véreux face à ses responsabilités. Le film y aurait beaucoup gagné, à commencer par notre sympathie. Il récolte au contraire notre agacement. Et sa volonté de souligner ce qu’il faut penser, par le biais notamment de la voix off de la grand-mère décédée, finirait par nous faire oublier jusqu’à l’agréable impression initiale. Mais il y a pire. Loin de se contenter de son statut de simple biographie plaisante, le film cherche à la fin à s’élever tout seul au rang de grande œuvre. Il en résulte un léger sentiment de malaise renforcé par la décalage entre les émotions que l’on cherche à créer de toutes pièces chez le spectateur et l’impatience qui gagne ce dernier. Dès lors, la fin n’est plus seulement ratée, elle en devient totalement ridicule.


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