• 20 heures 15 : ma fille de 20 mois semble vraiment avoir sommeil. Je monte la coucher et commence à lui lire un livre de comptines italiennes que ma femme a retrouvé récemment en faisant du rangement et que je lisais il y a une dizaine d'années à mon fils aîné.

     

    Il y a certains airs que je connais par cœur mais d'autres me reviennent plus difficilement. Je m'amuse parfois à ne pas lire les paroles pour voir si je m'en souviens encore et je suis assez fier de constater que ma mémoire ne me fait pas défaut. Mais arrivé à la dernière, j'hésite un instant puis me surprends à trouver les paroles les unes après les autres, au fur et à mesure que je chante, sans anticiper aucune d'entre elles.

     

    Cette réminiscence inattendue me ramène 10 ans en arrière et m'émeut autant parce qu'elle me replonge dans la petite enfance de mon fils aîné que parce qu'elle me renvoie à mes premières années de papa. A cette époque où l'on s'émerveille de nouveau à travers les yeux de celui qui découvre. Où l'on goûte presque chaque jour à la douceur des premières fois. Où il semble qu'on ne sera plus jamais happé bêtement par le flot de la vie et l'usure du quotidien.

     

     

    Où l'on croit naïvement que profiter pleinement de chacun de ces moments va nous protéger du temps qui passe.  


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  • J'ai parfois maudit la longue période des « pourquoi ? » au cours de laquelle mes enfants me harcelaient de questions toutes plus incongrues les unes que les autres et pour lesquelles je n'avais la plupart du temps pas la moindre amorce de réponse satisfaisante. Cette litanie de questions me semblait alors interminable et je n'hésitais pas à m'en plaindre à qui voulait bien m'entendre.

     

    Je ne pouvais pas me douter à quel point je regretterais un jour cette époque où je pouvais lire leurs questionnements à cerveau ouvert et où une simple réponse, quelle qu'elle soit d'ailleurs, suffisait à apaiser leurs doutes et leurs angoisses.

      

    Le monde de leurs pensées est désormais un coffre-fort dont je suis parfois la dernière personne à qui ils souhaitent confier les clés et je dois me résoudre à les laisser affronter seuls les périls de la vie. Sans même la consolation de leur donner un conseil qu'ils n'écouteront pas.


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  • Ici, pas besoin de quotas de parité, les femmes sont surreprésentées. Ce sont les reines, tout le monde est aux petits soins pour elles. Assises en cercle dans le vestibule, juste devant l'ascenseur, on jurerait qu'elles sont en pleine réunion. Pourtant c'est le silence qui prédomine. Pas celui qui vient mettre fin à une discussion animée, ni même celui de la réflexion ou du repos. Ici, le silence est un état, une deuxième nature. C'est aussi bien souvent leur plus fidèle compagnon. Celui qui leur tient compagnie le temps d'attendre. Le repas. La sieste. La toilette. Le dîner. La nuit. La fin.

     

    Ma grand-mère pourtant rompt ce silence lorsqu'elle me voit m'approcher d'elle pour l'embrasser. Elle me demande ce que je fais là, je lui dis que je suis venu la voir. Elle a l'air contente et je l'embrasse avec joie. Puis elle me demande si la nourriture est bonne, me dit que c'est la première fois qu'elle vient ici. Elle me confie qu'on lui a dit que c'était pas mal mais qu'il fallait attendre de voir. Attendre, toujours. Pour ma part, après quelques autres mots incohérents échangés, je n'ai plus très envie d'attendre.

      

    Je la salue, la prends une dernière fois dans mes bras et quitte l'Ehpad dans lequel elle vit depuis plusieurs années avec l' envie de retrouver quelques instants la grand-mère de mes souvenirs. Juste le temps de pleurer un peu et d'accepter. D'accepter que le temps passe et d'accepter qu'un jour ce sera à mes parents d'attendre. A mes sœurs, mon frère et moi. A mes enfants. Jusqu'à quand ? Jusqu'à quoi ?


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  • Parfois, lorsque, dans un éclair de lucidité, je me souviens que je n'emporterai pas au paradis la liste des choses qu'il me reste à faire et que celle-ci n'a pas nécessairement à empiéter sur la qualité du temps que je passe avec mes enfants, il m'arrive le soir de m'allonger cinq minutes entre mes deux fils avant qu'ils s'endorment. Je sais qu'ils aiment ce moment au moins autant que moi. Mais moins réticents au bonheur que les adultes, ils ne rechigneraient pas à en faire un rituel quotidien.

     

    On se dit bonne nuit, on éteint la lumière et je ferme les yeux. Pas pour dormir mais pour saisir enfin le présent après lequel j'ai couru toute la journée, toute la vie. Enfin j'ai conscience de la valeur d'un moment, même si j'ai encore besoin d'en anticiper la fugacité pour l'apprécier complètement. Leur souffle, c'est ma respiration, leur quiétude ma raison d'être père. Il y a tout dans ce moment : le plaisir de l'instant mais aussi le sentiment du devoir accompli. Malgré tout ce que je rate, tout ce dont je m'accuse, je leur aurai offert au moins ça.

      

    On dit parfois que les siestes de cinq minutes sont les plus réparatrices. C'est parce qu'on ne teste pas assez souvent leur équivalent en rêverie.


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    Après une bonne demi-heure passée à téter, ma fille manifeste quelques signes avant-coureurs du sommeil. Je la prends alors dans mes bras et je la promène dans l'espoir de l'endormir. Mais loin de fermer les yeux, elle se met à me fixer durant de longues secondes, plusieurs minutes même.

     

    Je suis hypnotisé. C'est troublant de se sentir aimé de façon aussi inconditionnelle. Aucune once de reproche passé dans ce regard, nulle trace non plus de soupçon concernant l'avenir. Seule la reconnaissance du présent. Mais pas ce présent fugace auquel les adultes ne prêtent plus attention. Non, plutôt celui qui inonde tout, celui là seul capable de reléguer les urgences au second plan et de nous recentrer sur l'essentiel.

     

    Alors je m'absorbe à mon tour dans sa contemplation Et grâce à elle, je rachète un peu de ce temps perdu uniquement à faire. J'arrache un morceau d'éternité à la vie pour être. Un père, tout simplement. Et je me sens capable du meilleur. L'espace d'un instant.

     


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